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Equipe de l’ombre, Frédéric Dard, Editions Lugdunum, 1941

 

Ce « roman » est le deuxième que Frédéric Dard publie, après Monsieur Joos qui fut édité lui aussi par les Editions Lugdunum en 1940. A beaucoup d’égard c’est un roman capital. Le point de départ de ce roman est la réquisition de Frédéric Dard dans une usine, la SOMUA, qui travaille pour la défense nationale. Sous sa plume elle est devenue l’AUMOS, et au lieu de travailler à la production de blindés légers, elle donne dans l’aéronautique. Il a alors à peine 18 ans. Et si cette réquisition le distrait de ses activités d’écriture qu’il a commencé à entreprendre sous la direction pointilleuse de Marcel E. Grancher, elle va le transformer aussi bien dans sa vie d’adolescent que dans sa vie de romancier.

L’intrigue – si on peut dire – se déroule en deux temps et une chute. La première partie c’est l’intégration de Jean-Marie Blaise, le double de Frédéric Dard, dans une usine où il intègre, vaille que vaille la vie plus ou moins résignée des ouvriers. Nous sommes en décembre 1939. La seconde partie est construite autour d’une relation amoureuse entre Jean-Marie et Marguerite. Elle se passe au mois de mai 1940, alors que tout le monde attend le début des hostilités. Cette romance entre deux jeunes gens inexpérimentés est aussi troublée par le fait que Marguerite a un fiancé qui est parti faire le soldat, contraint et forcé. Et puis la fin, c’est à la fois la défaite et l’invasion des armées allemandes qui rentrent dans Lyon, et le retour du fiancé qui met fin à cette idylle. 

 

C’est à peine transposée la vie de Frédéric Dard entre 18 ans et 19 ans, au moins dans la première partie. Il fut en effet employé à tout faire dans les bureaux de cette grande usine, notamment parce que son bras gauche handicapé lui interdisait les emplois trop physiques. Il va donc décrire par le menu les différentes strates qui composent cet ensemble, avec ses différentes fonctions : pour lui la noblesse de la classe ouvrière, ce sont les menuisiers. S’il découvre la mesquinerie de la bureaucratie, il fraternisera avec les ouvriers, assumant au fil des pages un destin collectif. La précision dans la description de ce vécu rappelle le meilleur de ce qu’était la littérature prolétarienne entre les deux guerres. Ces conditions matérielles particulières, la dureté du travail, l’imminence du conflit, participent à l’exaltation de la relation amoureuse un peu désespérée avec Marguerite. Ces deux jeunes gens qui sont à la recherche de la pureté des sentiments, ne savent pas trop quoi faire de leur désir sexuel qui devient vite une source de mélancolie.

Et puis il y a l’exode que Frédéric Dard a accompagné, bien au-delà de la cohue qu’on imagine, cet aspect insiste sur les hésitations et les incertitudes d’une période troublée. Prenant d’abord la fuite devant la menace allemande, Jean-Marie, comme Frédéric Dard, reviendra bien vite à Lyon. Admettant qu’il doive partager un destin collectif, fut-il funeste, avec un peuple hébété et sans boussole.

Cette expérience de la guerre et de l’occupation sera pour Frédéric Dard la source de nombreux ouvrages, notamment sous la signature de San-Antonio qui dans ses premières aventures affronte une kyrielle de nazis. Mais il a écrit aussi bien d’autres textes qui traitent de ces thèmes, que ce soit dans les nouvelles, ou les romans soi-disant érotiques qui furent publiés par La pensée moderne au début des années cinquante sous les noms de Léopold Da Serra, Plaisirs de soldats, d’Antonio Guilotti, Guerriers en jupon ou de William Blessings, Sergent Barbara. Romans négligés y compris par les amateurs de San-Antonio, dont on ne parle jamais, et qui pourtant sont de première qualité. Sous son nom il publiera La crève et Bataille sur la route. Bien que Frédéric Dard ait manifesté tout enfant la volonté de devenir écrivain, il me semble que, quels que soient ses dons, c’est dans l’épreuve de la guerre et de l’occupation qu’il est véritablement né à l’écriture.

L’ensemble est bien construit et bien écrit, malgré l’emploi abusif et un peu précieux du verbe muser, même si le final est un peu téléphoné : c’est un peu le même que dans Les scélérats, les deux rivaux qui se retrouvent dans l’ambulance. Le thème de l’accident qui met fin à une histoire d’amour-passion, sera abondamment repris plus tard par Frédéric Dard dans ses romans noirs.

Une fois encore cela prouve qu’on ne doit pas faire de détail : tout est bon chez Frédéric Dard, et distinguer entre œuvres de jeunesse et de maturité n’a pas beaucoup de sens. C’était un auteur à la fois ambitieux et peu sûr de lui, n’étant que rarement satisfait de ce qu’il produisait, et c’est pourquoi il refusa pendant longtemps de publier ses tout premiers ouvrages. Il avait tort. On admirera la précision de la description des gestes du travail ouvrier, comme celle des sentiments simples et tendres entre les deux jeunes gens, mais aussi tous ces petits gestes de la vie quotidienne des prolétaires, les petits bistrots et les petits restos à prix fixe. On retrouvera à quelque chose près les mêmes descriptions des bombardements et de la nécessité de se réfugier dans les caves des immeubles dans Sergent Barbara,mais cette fois en Angleterre au moment du blitz.

C’est un récit très subjectif, écrit au passé et à la première personne comme si rapidement les traces de cette période tourmentée s’effaçaient pour laisser la place à une conscience formée et apaisée. L’ensemble est placé sous l’égides des auteurs qui tenaient une place importante pour lui : en tout premier lieu Jean Giono, un des membres fondateurs du groupe des écrivains prolétariens, Georges Simenon, Marcel Aymé et plus curieusement Alain-Fournier. 

 

 Equipe de l’ombre, Frédéric Dard, Editions Lugdunum, 1941