Cette môme
commissaire, pimbêche, vanneuse ! Merde. Elle s’offusque qu’on la désire et le lui dise et elle veut affronter les malfrats,
les rixes de bars louches, les loubards en délire !
C’est un monde, non ?
Ils vont encore dire que je suis anti-machin, comment déjà ? M.L.F. ; mais bon Jésus, y a de quoi ! Elles auront
beau dire, beau-frère, elles pisseront jamais sur l’évier, ne soulèveront jamais des haltères de deux cents kilos et le reste,
tout l’immense reste. Que je les comprends pas, ces connasses rebiffeuses, de vouloir se faire les égales de l’homme,
alors qu’elles lui sont tellement supérieures ! C’est de la modestie, dans le fond. Comme moi, quand j’écris, temps à
autre, un texte bien léché, peaufiné, archi académique, que l’André Gide s’en retourne dans la tombe. De la modestie,
parole ! Je m’aligne, quoi ! Car enfin, la grande fondamentale différence, c’est que moi je peux écrire comme eux, tout en
répondant au téléphone et en trempant mon croissant dans mon café-crème, alors qu’eux, les tout sérieux, les blêmes,
les grisâtres solennels, ne seraient pas fichus d’écrire comme moi. Voilà, tu vois ? Ça, oui, c’est de l’orgueil. Mais bien
placé. Moi, les honneurs, aux chiottes ! Seulement, parfois, je me paie le luxe d’avouer ma supériorité. Un jet de vapeur.
Ça les amuse. Ils pensent que je leur sors une calembredaine de plus. Mais y en a qui savent que j’ai raison de fond en
comble. Écrire comme eux ! Merde, je m’en voudrais. Je ne saurais plus où me cacher ! Préférerais me mettre à
rémouler, vidanger, carder, fumasser. Cette méchante gêne qui m’empare lorsque je « donne une préface », car je donne
des préfaces, c’est le mot, comme d’autres donnent des récitals, leur sang ou l’absolution. De belles préfaces dans
lesquelles je fais plein de compliments à l’auteur dont je n’ai pas lu le livre, mais c’est un copain. Si t’as besoin d’une
préface, hésite pas à me faire appel : je t’enverrai le formulaire. Pour écrire une préface sans avoir lu le livre préfacé, je
vais te donner une recette. Tu commences à faire l’apologie d’un bouquin célèbre, que t’aimes bien ; ensuite tu dis que le
livre préfacé t’y fait terriblement penser, que t’y as retrouvé ce climat à combustion lente, ce style délicat dont naninana,
ce sens du lalilalère, tout bien. Et tu termines en affirmant que l’auteur sur lequel t’étends ton aile tutélaire et
imperméabilisée n’a pas fini de nous étonner. Retiens bien la formule : elle n’est pas de moi, elle est de plus personne
depuis le temps qu’on l’emploie. « N’a pas fini de nous étonner ». Tu signes, tu sers sur du beau papier à ton en-tête. Ton
protégé mouille en lisant, murmure des « c’est bien, ça ! Comme c’est bien, ça ! Comme c’est vrai ! Comme je suis
admirablement cela ! » et après il perd toute considération pour toi parce qu’en écrivant ces conneries, tu l’as rendu à ses
yeux ton égal et que donc, il peut, moralement, te pisser contre. Si bien que t’en voilà débarrassé pour toujours, ce qui est
inappréciable. Ce que j’ai déjà pu faire le ménage à coups de préfaces, moi, c’est rien de le dire. Je te causais donc de
cette méchante gêne qui m’empare lorsque je donne une préface ! Cette honte d’écrire à l’équerre, avec un niveau de
styliste, un pied à coulisse d’académique, et un rouleau de pompier hygiénique pour envelopper les phrases ! Comme
c’est plat, la Beauce littéraire ! Plat et pelé pour moi, l’alpiniste farfadet du langage choucrouté.

 

San-Antonio dans Baise-ball à La Baule 1980